Le Monde selon ... Jacques de Loustal

 


loustalBien connu des amateurs de bandes dessinées, Jacques de Loustal fait sans conteste partie, avec Bilal et Tardi, de nos plus talentueux illustrateurs. Et quand il ne travaille pas sur des planches, Loustal est bien souvent à l'autre bout du monde, à croquer des paysages, des objets… Ses carnets de voyage, parus au Seuil sont un exemple de son travail de dessinateur-voyageur ; Voyage en Egypte*, sur les pas de Flaubert, qui vient de paraître aux Editions du Garde-Temps, en est un autre. Rencontre avec un auteur qui se double… d'un voyageur infatigable.

 

 

" J'ai (…) l'idée de voir le maximum de paysages dans ma vie. "

 

Le voyage, ça a commencé comment pour vous ?

Je crois que le goût du voyage naît de l'environnement familial. Lorsque l'on est entouré de livres de voyage, d'atlas… Mon père a beaucoup voyagé et mes grands-parents aussi. Ça a créé un contexte. À la fin de mes études de lycée, je suis parti en mobylette avec un ami pour Amsterdam, c'était déjà un voyage ! À l'époque, je ne faisais pas d'image, ni photo ni dessin. Ensuite, les premiers grands voyages, ça a été d'abord aux Etats-Unis et en Méditerranée. Dès que je le pouvais, je m'organisais un voyage !

 

Ça vous a donné l'occasion de visiter un nombre assez important de pays, le Bénin, la Roumanie, l'Indonésie, la Guadeloupe, le Sénégal, Cuba, la Grèce, le Mexique, le Portugal… La liste semble interminable…

Oui, à partir du moment où le voyage est quelque chose de prioritaire pour moi ! Même si j'ai du travail, lorsqu'on me propose un voyage, je peux tout laisser tomber pour partir ! J'ai un besoin de voyager, presque un devoir, l'idée de voir le maximum de paysages dans ma vie. J'adore les cartes par exemple, alors, quand j'ouvre un atlas, j'aime bien mettre le doigt sur une carte et me dire que je découvrirais l'atmosphère, l'ambiance de tel ou tel pays. Je regarde les cartes comme un bouquin, comme un livre d'images. J'aime cette phrase de Paul Théroux, grand écrivain voyageur, qui dit : " le simple fait de ne pas connaître un paysage justifie d'aller à sa rencontre. " C'est une phrase qui me touche.

 

Vous lisez des récits de voyage ?

Oui, je lis beaucoup de récits d'écrivains voyageurs : Bruce Chatwin, Paul Théroux (Sur la table, Retour en Patagonie de ces deux auteurs : une conversation).

 

Quels sont les pays que vous affectionnez particulièrement ?

J'aime bien tous les pays chauds, les pays latins, les pays tropicaux, mais d'un autre côté, comme j'ai beaucoup voyagé, quand je me retrouve en Norvège ou en Islande, j'ai des chocs, c'est beaucoup plus dépaysant pour moi que de retourner dans des zones tropicales. Ceci dit, l'Amérique du sud, ça a été un grand choc pour moi. J'étais assez réticent, parano par rapport à cette partie du monde, et puis finalement j'ai eu l'occasion de faire une grande expo qui a tourné en Amérique latine, donc j'y ai fait plusieurs voyages. Ca m'a inspiré quantité de tableaux et de dessins parce que j'ai trouvé que c'était à la fois très loin, mais avec une proximité culturelle beaucoup plus forte qu'avec l'Amérique du Nord par exemple. Avec les Argentins, il y a tout ce fond de culture européenne. J'ai adoré cela, j'y suis allé beaucoup, je faisais des voyages de repérage pour les peintures que j'allais exposer ensuite. Je suis allé aux Galápagos, puis au Pérou très récemment. J'en garde beaucoup d'impressions très fortes.

 

"J'aime bien l'idée d'être parachuté quelque part… "

On vous dit un peu toujours sur le départ… Est ce que vous êtes continuellement entre deux périples ou bien prenez-vous parfois le temps de poser vos valises ?

Non, en fait, je ne voyage jamais très longtemps. Quand je pars quinze jours, c'est déjà pas mal ! Certains disent que ce n'est pas suffisant, mais je trouve qu'on voit déjà de nombreuses choses en dix ou quinze jours. J'aime bien l'idée d'être parachuté quelque part, d'y accumuler le maximum d'impressions et repartir. Par contre, Jean-Luc Coatalem, journaliste à Géo, avec qui j'ai fait un sujet sur Saint Louis du Sénégal, lui, son métier, c'est le voyage. Il doit voyager 5 fois plus que moi ! Il est toujours entre deux reportages. Alors, évidemment, il n'y a peut-être plus la même excitation, le matériau " voyage " est un objet professionnel.

 

Pour vous, l'évasion, c'est quelque chose de personnel ?

Dans mon cas, le voyage est toujours essentiellement personnel. Même quand je suis envoyé quelque part, je fais quelques heures de conférence par semaine, après j'ai du temps… J'ai été au Pérou récemment, où il y avait une présentation de la BD française à travers mon boulot, il y avait une expo à Lima. Mais ce dont je me souviens surtout c'est de toutes ces déambulations à Lima, Cuzco, le Machu Pichu, parce que j'avais largement le temps pour ça.

 

" Tout est lié à une découverte permanente. "

Et le dessin de voyage ?

En voyage il y a une grande liberté, on se retrouve dans des endroits où l'on ne connaît personne et où personne ne vous connaît. On est donc totalement libre. Tout est lié à une découverte permanente. En plus, le dessin de voyage aussi est d'une totale liberté par rapport à ma pratique professionnelle d'illustrateur. L'idée, c'est de changer d'outil, de dessiner des choses qu'on aurait jamais dessinées dans un autre contexte ; techniquement, du point de vue de l'expérience artistique, c'est formidable. Par exemple tous ces dessins que j'ai faits à une époque au pinceau, où j'ai abandonné la plume, c'est uniquement lié au fait que j'avais oublié les stylos que j'utilisais habituellement, donc j'ai utilisé le matériel trouvé sur place ! Ils ne vendaient que des pinceaux de calligraphie chinoise. J'ai alors découvert un autre graphisme. C'est ça aussi le voyage, c'est de provoquer des expériences. Maintenant, je voyage avec deux types de carnets. J'emporte des feutres pinceaux à cartouche comme ça je suis sûr de ne pas avoir une bouteille d'encre qui fuit dans ma valise et qui crée un désastre. Le papier que j'utilise est très lisse, ce sont des carnets que je ne trouve que dans une seule librairie à Paris. J'aime bien le format car il rentre dans la poche. Ce sont de beaux livres blancs.

 

Le fait de vous poser dans un endroit et de commencer à dessiner, cela vous permet de faire des rencontres ?

Ce sont toujours de bonnes vibrations. Beaucoup plus que lorsque l'on fait des photos où l'on braque un objectif sur les gens. En Afrique, je dessinais des maisons et tous les habitants de la maison venaient autour de moi ! Evidemment, comme c'est une activité assez solitaire, il y a une sorte d'échange qui se fait, mais ce n'est pas non plus comme lorsque quelqu'un joue de la musique dans la rue et qu'un autre musicien arrive pour jouer avec lui, là, ils font un truc à deux. Mais les gens aiment bien. Est ce que c'est ce qui prime pour vous où bien êtes-vous plus sensible aux paysages ? Je ne cherche pas la rencontre à tout prix. Je ne me balade pas du tout pour interroger les gens et voir comment ils vivent. Si la rencontre doit se faire, elle se fait. Moi, c'est plus le paysage urbain, et les gens sont intégrés à ce que je vois. Moi je ne suis pas un très bon portraitiste, alors… J'intègre les personnages au décor.

 

 

 

 

 

" J'aime bien (…) participer à des livres autour du voyage. "

 

Votre tout dernier voyage et vos derniers dessins ?

Une dizaine de jours aux îles Marquises, pour le magazine Géo. Ils préparent un hors série dans la lignée du Tintin qui a été fait, en envoyant des dessinateurs dans les lieux marqués par les peintres. Ils m'ont donné Gauguin, je suis donc parti aux îles Marquises, mais ce numéro qui devait sortir au mois d'octobre a été retardé jusqu'en novembre 2002. J'ai quand même fait tous mes dessins, c'était formidable…! J'ai préféré faire tout " à chaud ", pour ne pas me remettre là-dedans un an après.

 

Vous venez aussi de collaborer au livre Voyage en Egypte, sur les pas de Flaubert…

Ça c'est un travail très particulier pour moi, j'y suis juste illustrateur. L'idée, c'est d'utiliser le texte original de Flaubert, son voyage en Egypte, avec une relecture et une présentation du texte et un travail d'iconographie à travers le travail d'un photographe (Michel Le Louarn) et mes dessins. En fait je n'ai pas fait le voyage pour ce livre. J'avais déjà été en Egypte et fait plusieurs croquis. Certains étaient dans mes carnets, j'ai retravaillé d'après mes souvenirs et mes dessins, c'est donc plus un travail d'illustrateur que d'auteur. J'aime bien, de toute façon, participer à des livres autour du voyage.

 

Y a-il eu d'autres collaborations de ce type pour des livres autour du voyage ?

Non, tous les autres sont des livres dont je suis l'auteur complet. Il y a eu les "Carnets de voyage" (parus au Seuil entre 1997 et 2000) et le livre "Java", qui est un travail un peu plus pointu, puisqu'à l'origine de ce travail, il y avait l'idée de rapporter un livre entier. Tandis que les carnets de voyage au Seuil, c'est complètement aléatoire. Je pars, toujours avec mes carnets parce que j'aime bien dessiner, et, au cours de certains voyages, j'ai le temps de faire beaucoup de dessins. Parfois, les conditions d'un voyage ne me permettent pas de dessiner beaucoup, par exemple lorsque je pars dans des pays froids ou dans des pays trop grands où je bouge beaucoup. Pour dessiner, il faut se poser, contempler, cela demande un certain rythme de voyage.

 

Le dessin vous fait donc voyager?

Beaucoup de voyages se font à travers les expositions ou les conférences qui ont lieu un peu partout dans les écoles de Beaux-Arts ou dans les CCF, beaucoup en Amérique du sud, et cela donne lieu à des projets, de plus ou moins grande envergure. La bd permet de pas mal voyager.

" Le voyage c'est aussi pour se libérer, tout comme le dessin de voyage. "

Vous faites de la photo ?

Oui, je fais pas mal de photos. Depuis quelque temps je fais de grands puzzles de photos. Je prends plein de photos du même endroit puis je les colle. Hawkney a popularisé cela. Je fais un peu la même chose, mais plus dans l'esprit de ce que font les gens qui font des repérages pour le cinéma. J'en ai des albums entiers ! Avec ces grandes images, on peut vraiment retranscrire l'ambiance d'un paysage. J'ai aussi une caméra numérique Sony avec laquelle j'enregistre quantité d'images et de sons. Ensuite, j'imprime ces photos sur une imprimante vidéo.
Loustal me montre son matériel, appareil Leica, etc. Plus les albums, les puzzles et les vidéogrammes.
J'aime bien le rendu du vidéogramme car l'analyse de la lumière de la vidéo est incroyable, toujours très juste. Aux Marquises, c'était un voyage très solitaire, donc j'ai fait beaucoup de photos, dont des clichés de moi (celle que l'on a choisie est l'une d'entre elles). J'ai photographié une baie aux marquises qui ressemble à un paysage décrit par Stevenson.

 

Comment utilisez-vous, au retour, toutes les " notes " prises en voyage ?

Je finalise le travail, avec les souvenirs, les photos et avec l'interprétation. Surtout pour les marquises, comme c'est un travail en rapport avec Gauguin, j'interprète. Gauguin, c'est le fauvisme, les couleurs chaudes, rouge, vert jaune, or lorsqu'on arrive aux Marquises, c'est noir, vert et bleu. Le voyage c'est aussi pour se libérer, tout comme le dessin de voyage. Il y a une liberté graphique et un travail plus personnel sur le dessin. En plus, c'est une activité assez solitaire, donc le voyage me permet aussi de casser un peu tout ça, c'est pour cela que j'ai ce besoin de partir. "Qu'est-ce que je fais ici ?" s'interrogeait Rimbaud en d'Éthiopie.

 

Est-ce qu'il vous est arrivé lors d'un voyage de vous poser la même question ?

Oui, il m'est arrivé de ressentir un grand ennui. Je le sens sur le moment, mais après coup, tous ces moments sont des souvenirs riches. Une fois, j'avais fait un voyage dans le sud marocain, dans le Sahara, tout près de la Mauritanie. On faisait un livre avec Tito Topin pour Autrement. Il fallait obligatoirement rester deux jours et au bout de trois heures on avait fait le tour du bled… Mais finalement, c'est un luxe de n'avoir rien à faire !

 

Et si vous partiez demain, ce serait pour aller où ?

Sans doute en Terre de feu ! Il y a plein de coins à découvrir de toutes façons !

Propos recueillis par Laurence Pinsard

© Routard.com

 

ndlr : profitez de ce dossier pour aller voir le site avec d'autres grands invités (Yves simon, Manu Chao, Stéphane Peyron...)

 

 

* Critique de Voyage en Égypte, sur les pas de Flaubert. Richard Lebeau, Michel Le Louarn et Loustal Voyage en Égypte, sur les pas de Flaubert Éditions du Garde-Temps 128 pages

Huit mois de voyage en Égypte, d'Alexandrie au lac Nasser… Flaubert et son ami Maxime Du Camp remontent le Nil jusqu'en Nubie (l'actuel Soudan). Dans ses carnets, le jeune auteur (il a vingt-huit ans à l'époque) croque des scènes de la vie quotidienne, observe la lumière, les couleurs, les détails architecturaux, les scènes gravées ou peintes sur les parois des temples ou des tombeaux. Son récit, celui d'un néophyte au pays des pharaons, est non seulement un document littéraire, mais aussi un témoignage précieux sur l'Égypte de cette époque. Les carnets de voyage de l'auteur ne seront publiés qu'après sa mort, sur l'initiative de sa nièce. L'égyptologue Richard Lebeau replonge, sur les traces de Flaubert, dans une Égypte perdue à jamais, celle des débuts de l'égyptologie. Le texte de Flaubert est présenté et agrémenté de notes qui font revivre les sites disparus, à la lumière des récentes découvertes. Les photographies de Michel Le Louarn et les dessins de Loustal donnent à ce beau livre une dimension supplémentaire et entraînent irrémédiablement le lecteur en voyage... Un livre d'histoire, un livre d'histoires que les images rendent irrésistible !

 

Laurence Pinsard